Publié dans Bon pour la Tête le 6 septembre 2018 : Lien 

Anges ou Lolitas ? L’importante exposition Balthus à la Fondation Beyeler peut être vue sous l’angle de l’artiste sulfureux, adepte de scandales pour se faire connaître. Mais un décodage attentif des portraits des femmes et filles aux regards détournés permet de voir un Balthus plus proche du divin que de l’érotisme.

L’exposition bâloise n’est ni la plus prestigieuse, ni la plus complète sur Balthus (il manque les célèbres tableaux La leçon de guitare et La Montagne [L’Eté]), mais elle permet d’adoucir l’image du peintre, pour autant que l’on porte un nouveau regard sur les toiles.

Lascives et indolentes, les femmes de Balthus traduisent un spleen mystérieux. Mais sont-elles vraiment ces créatures abandonnées à la vénalité du mâle? À y regarder de plus près, rien n’est moins certain. Car l’érotisme nubile que d’aucuns reprochent à Balthus n’est pas visible sur les visages de ses jeunes héroïnes, plus innocentes que séductrices.

Un scandale au visage d’ange

Autodidacte, Balthus devint peintre en copiant les tableaux de Nicolas Poussin au Louvre et les fresques de Pierro de la Francesca à Arezzo. En l’absence d’une formation académique, il disait:

«La seule façon de devenir connu rapidement, c’est le scandale.» Balthus

Chez Beyeler, la présentation chronologique de l’œuvre de Balthus permet de saisir cette intention délibérée, mais à y regarder de plus près – en faisant abstraction des corps dénudés, des poses suggestives et des petites culottes – on découvre avec stupéfaction des anges qui s’ennuient, et non des Lolita. L’influence du maître du Quattrocento Piero della Francesca domine, y compris dans ces ocres et pastels superbes de l’impasto italien.

Et si Balthus nous avait dupés.

Balthus, Les beaux jours, 1944-46, détail © DR

Lors de l’inauguration de l’exposition, la veuve du peintre, Setsuko Klossowska de Rola, ne s’est du reste pas laissée entraîner dans le débat lorsque le directeur de Beyeler, Sam Keller, voulut lui faire dire ce qu’elle ressentait devant la polémique que suscitaient les œuvres équivoques de son mari. Avec superbe, elle reprit à son compte une réponse de Serge Gainsbourg:

«Votre opinion, je vous la laisse.»

La vie avec Balthus

Setsuko Klossowska de Rola devant son portrait La chambre turque, Fondation Beyeler, 31 août 2018 © Laird

La veuve du maître est un formidable petit bout de femme dans ses kimonos couleur Balthus (ces teintes poudrées, comme lavées par le soleil d’Italie). Il émane d’elle une force et une espièglerie hors du commun. Elle raconta sa rencontre avec Balthus au Japon lorsqu’elle avait vingt ans, quand elle lui servit de guide pour visiter les temples de Kyoto.

«Il prétendait avoir 40 ans, alors qu’il en avait 54. Mais pour moi, c’était presque la même chose», dit-elle dans un éclat de rire.

Né un 29 février, Balthus n’avançait en âge que tous les quatre ans, ce qui peut aider à comprendre son éloge de la lenteur, la paralysie de ses personnages et le temps figé dans ses toiles. Chaque tableau lui prenait une éternité à réaliser.

«Le temps vaincu, n’est-ce-pas la meilleure définition de l’art?» Balthus

«Il était enfant et poète», précisa Setsuko Rola, comme pour expliquer le culte de l’artiste pour l’enfance. «Mais il était surtout peintre. Il travaillait avec toute sa force, toute son énergie.» Son regard avait l’intensité d’une flèche lorsqu’il peignait et il ne fallait jamais le déranger.

Poser pour Balthus pouvait devenir un supplice car il fallait tenir la même position pendant des heures, parfois le bras en l’air. Ne pas le regarder dans les yeux, surtout ne pas le regarder.

Balthus disait qu’il était un artisan et non pas un artiste car son art tombait comme le fruit d’un arbre:

«Ce n’est pas moi qui décide.»

Pourtant, sa veuve raconte comment il était capable, une fois une œuvre achevée, de décider de déplacer un personnage d’un centimètre, ce qui obligeait à recommencer toute la toile. C’est comme cela que son galeriste, Pierre Matisse, venu exprès de New York pour chercher La chambre turque, le fameux portrait de Setsuko de 1965-66, s’est trouvé face à une toile effacée.

Apprendre ces détails de l’artiste-cadre mal avec sa réputation de trublion du sexe interdit. Et comme le rappelle sa veuve, qui est également peintre, «La reconnaissance et l’appréciation de l’art ne doivent pas se laisser barrer le chemin par des polémiques».

En 1977, le couple s’installait au Grand Chalet de Rossinière où Balthus continua à travailler jusqu’à sa mort en 2001 à l’âge de 91 ans, laissant derrière lui un grand nombre de toiles inachevées. Certaines sont exposées à Lausanne dans le cadre d’un hommage orchestré par Robert Wilson au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (voir ci-dessous).

«Jeune fille, je rêvais d’un grand amour impossible, comme dans la littérature russe. J’ai été bien servie!» rappela Setsuko.

Portraits d’anges?

Balthus, La chambre, 1947-48, détail

Balthus, «La chambre turque», 1965-66, détail © DR

Balthus, Le rêve II, détail

Balthus, «Thérèse rêvant», 1938, détail © DR

Balthus, «Nu couché», 1983-86, détail © DR

Balthus, Les beaux jours, 1944-46, détail © DR

Balthus, «Le salon (1)», 1941-43, détail © DR

Balthus, «Le goûter», 1940, détail © DR

Balthus, «Le chat au miroir III», 1989-94, détail © DR

Balthus, «La toilette de Georgette», 1948-49, détail © DR

Balthus, «La partie de cartes», 1948-50, détail ©DR


 

Balthus 2 septembre 2018 – 1 janvier 2019

Fondation Beyeler

 

Voir également Bon pour la tête :

Bob Wilson installe Balthus au sommet de l’éternité

Robert Wilson – Balthus Unfinished

Du 31 août au 9 septembre 2018

Musée cantonal des beaux arts

Michèle Laird, née Haffner, was an international arts administrator (visual arts and theatre), successively in Paris, New York and London, before moving to Switzerland and becoming an arts journalist.

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