Les armes à feu au mudac

Article publié dans Bon pour la Tête le 17 mars 2018: LIEN

Cruel hasard de l’actualité, les armes à feu entrent dans le viseur du mudac, l’espace muséal lausannois à l’intersection du design (la main) et de l’art (l’œil). Quel plus effroyable constat que celui de l’inventivité des fabricants et des possesseurs des armes à feu. Tour d’horizon.

‘Abby, 2013’ An-Sofie Kesteleyn. La photographe belge réalise un reportage sur de véritables armes conçues et fabriquées pour les enfants. Abby, 8 ans, de Louisiane, arbore son Cricket avec fierté et détermination. © An-Sofie Kesteleyn

Ligne de mire

Intitulée Ligne de mire, la dernière exposition du musée de design et d‘art appliqués contemporains (mudac) se place résolument dans le camp des instituions qui invitent/encouragent/obligent à la réflexion.

Le thème des armes à feu n’est pas facile, et il n’est pas certain que l’exposition qui démarre ces jours réponde aux besoins d’un public assoiffé de réponses. Car, il n’a en a pas. Lorsqu’il s’agit de la volonté belligérante d’une moitié de l’humanité, dictée autant par les hormones, que par le sentiment d’une puissance nécessaire, les réponses s’évaporent.

Mais revenons-en à l’intention énoncée :

«Avec ligne de mire, le mudac s’intéresse à l’univers des armes à feu en l’observant par le prisme du design et de la création contemporaine. Première exposition du genre en Suisse, elle questionne de manière critique et ciblée les relations paradoxales que nous entretenons avec ces objets ambigus, aussi fascinants que répulsifs, pulsionnels que meurtriers.»

Terminologie militaire

Les espaces du musée sont découpés en préoccupations militaires: puissance de feu, impact et balistique, no man’s land, zone d’entrainement, balles à blanc, double action, manufacture et classification, autant de termes qui appartiennent à l’arsenal d‘une population convaincue du bienfondé et de la nécessité du port d’armes.

D’où l’inconfortable vision d’un mal nécessaire qui occupe les designers et les fabricants d’un outil qui appartient au quotidien, stimule l’économie des pays producteurs et contribue aux listes électorales de ses défenseurs politiques.

Car c’est là, l’intérêt du rassemblement du mudac, celui de nous rappeler combien les armes à feu se sont intégrées de façon insidieuse pour devenir, selon le bouffon de la Maison blanche, plus essentielles que les tables de multiplication dans les classes d’école aux Etats Unis.

Paradoxes contemporains

Ainsi vont les paradoxes, surtout quand l’art s’en mêle. Car, il y a des pièces qui giclent et qui déménagent dans ce musée au pied de la Cathédrale de Lausanne, lieu auguste de batailles religieuses elle-mêmes invariablement mêlées au port des armes.

Petit florilège de celles qui valent, à elles seules, une visite qui dérange et qui interpelle (voir galerie photos) :

  • Les miniatures de bâtiments religieux construits par le sculpteur américain Al Farrow avec des pièces d’artillerie. La proximité d’une synagogue, d’un mausolée et d’une cathédrale démontre combien les religions ne sont jamais indemnes de violence quand ses croyances sont exclusives, ce qui, au fond, est le propre de toutes les religions.
  • Un trône entièrement construit avec les armes déposées au Mozambique en échange de machines à coudre, de bicyclettes et de matériaux de construction, action menée par une association caritative qui confia les armes à un artiste pour les transformer.
  • Une mosaïque de tapis orientaux subvertis par l’omniprésence des armes intégrés comme motifs principaux. Une collection de l’artiste Michel Aubry qui les acheta à des réfugiés Afghans au Pakistan.
  • Les photos glaçantes de Kyle Cassidy sur les porteurs d’armes en Amérique prises dans leurs propres environnements.

Et les femmes dans tout cela?

Elles portent les armes à l’égal des hommes (penser Laura Croft et Barbarella), mais ce qui distingue la sensibilité féminine dans le discours sur les armes est un certain romantisme. Susanne Hilpert, la conservatrice du mudac qui en a introduit le thème et qui l’a mené à bien, n’est pas tombée dans le piège. Elle nous sert une plateforme aussi ambiguë, que paradoxale, pour nourrir le débat du port d’armes dans une société en déshérence de sa propre sécurité et dans laquelle les designers ont toujours trouvé un rôle, soit de fabrication, soit de critique.


Ligne de mire, à voir au mudac jusqu’au 26 août 2018.

 

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Michèle Laird, née Haffner, was an international arts administrator (visual arts and theatre), successively in Paris, New York and London, before moving to Switzerland and becoming an arts journalist.

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