documenta 14

Pour sa 14e édition et pour la première fois depuis sa création en 1955, le prestigieux documenta de Cassel se partage entre l’Allemagne et la Grèce. Retour sur le choix d’Athènes pour le premier volet du grand rassemblement et observations sur une visite hantée par les fantômes du passé.

Large panorama engagé et audacieux de l’art contemporain, documenta (sans majuscule) a lieu tous les 5 ans dans la ville de Cassel en Allemagne et dure 100 jours. A l’instar de la Biennale d’art de Venise et à l’inverse d’Art Basel – qui ont également lieu cette année – l’art n’y est pas à vendre.

Apprendre d’Athènes (Learning from Athens)

Pour éclairer son choix de la capitale grecque, Adam Szymczyk, le directeur artistique de la manifestation, ancien directeur de la Kunsthalle Basel, explique :

« Devant la complexité et les difficultés du monde contemporain, je trouvais important d’abandonner le point de vue unique (Cassel) en faveur d’une perspective double (Athènes et Cassel)». 

Il ajoute que la capitale grecque est une des villes les plus énergisantes qu’il connaisse et il voulait permettre à documenta d’inverser les rôles : recevoir des leçons d’Athènes, au lieu d’en donner

Pas d’éléphants blancs donc (il y en a déjà trop laissés par les Jeux Olympiques de 2004), car documenta 14 s’est glissé sous la peau de la ville en faisant participer les institutions existantes. Ainsi, l’édition grecque couvre la capitale entière, jusque dans les banlieues et se répartit sur 48 lieux, chacun avec son propre thème.

« Participer, annonce la célèbre performeuse grecque, Georgia Sagris, ne relève pas de la décision, mais d’une responsabilité émotionnelle ».

Regards d’Athéniens

Avant l’inauguration, des graffitis étaient pourtant apparus sur les murs de la capitale. Ils prévenaient :

« Cher Documenta, Je refuse de m’exotiser (sic) dans le seul but d’augmenter votre capital culturel. »

D’après la curatrice indépendante, Nadja Argyropoulou, les Athéniens sont critiques, mais ils veulent la réussite de documenta. Elle déplore cependant le peu d’artistes grecques associés à l’événement. « Nous avons un passé glorieux et un présent instable. Comme il n’y a jamais eu d’argent public pour les arts contemporains en Grèce, nous ne pouvons pas nous permettre un échec. Sinon notre énergie reposera sur des ruines. »

Au programme

Performances, événements, arts visuels, musique, théâtre, danse et films sont au programme, non pas une vitrine de l’art contemporain, mais une plateforme d’énergie collective où les artistes s’expriment en direct. Et quel meilleur endroit qu’Athènes pour parler des préoccupations contemporaines concernant les réfugiés, la migration, la faim et la solidarité.

 

Sous une tente de mariage pakistanaise, Rasheed Araeen, invite les passants à partager un repas, un projet qui cadre réellement avec le sens de solidarité qui caractérise les Athéniens.

« Nous vivons un moment dangereux où la démocratie doit être repensée et réinventée », 

prévient Adam Szymczyk. Il a donc invité les curateurs et artistes sélectionnés à explorer l’idée d’appartenance et de racines.

Le superbe EMST – musée national d’art contemporain, ouvert dans une ancienne brasserie en 2014 après 14 années de tergiversations – est le point focal de l’événement. Sans surprise, l’exposition qui emplit les quatre étages est formidablement ambitieuse et savamment construite pour nourrir la réflexion. Religion, appartenance, colonisation, fétichisme et sexualité sont les thèmes qui envahissent l’espace, ainsi que son continuum à l’annexe du Musée Benaki.

 

L’inauguration du EMST à l’occasion de documenta 14

L’art contemporain hanté par la nostalgie

La surprise d’Athènes vient d’un sentiment d’immobilité ou de nostalgie, tout le contraire de nos attentes face à l’art engagé. A force de se pencher sur le passé (quête d’identité oblige), les artistes se sont rangés du côté des fantômes.

Roee Rosen revit la saga d’Eva Braun (magnifique), Piotr Uklański s’associe à McDermott & McGough pour ironiser l’homosexualité sous Hitler dans The Greek Way, tandis que Yael Davids plonge dans les métaphores de l’antiquité pour raconter l’Israël d’aujourd’hui. El Hadji Sy construit La nouvelle muséologie avec des artefacts de fortune, Sammy Baloji raconte l’épopée de l’extraction du cuivre dans le Congo, et ainsi de suite.

En invitant le passé dans l’art contemporain, le risque était de le faire sombrer dans le passéisme et le constat désordonné. C’est l’impression que donne le volet athénien de documenta 14, où l’énergie reste dans les rues (performances et rassemblements) et non pas dans les lieux d’exposition.

Détail piquant, les étonnants masques du maître sculpteur Beau Dick qui accueillent le visiteur à l’entrée de l’EMST, basés sur les traditions de la tribu Kwakwaka’wakw de la Colombie-Britannique, sont destinés à être brulés après 3 usages.

On se prend à rêver de la disparition d’oeuvres contemporaines au troisième propriétaire pour mettre en échec la surenchère du marché contemporain: l’art retrouverait alors une valeur à l’abri de l’appétit des investisseurs.

Et c’est là, sans doute, la grande réussite de documenta 14 à Athènes, que le volet de Cassel est venu confirmer depuis. En provenance du monde entier, une bonne partie des artistes invités sont peu connus du marché de l’art. Adam Szymczyk et son équipe réussissent l’ultime pied de nez au monde de l’art contemporain en le soustrayant à sa valeur marchande.

On peut cependant regretter que cette édition se soit laissée trop envahir par le passé, un comble pour l’art d’aujourd’hui.

Echanges de bons procédés, le Fridericianum de Cassel hébergera la collection du EMST.


Documenta, Athènes. Au Musée national d’art contemporain et dans 47 autres lieux. Puis jusqu’au 17 septembre à Cassel. documenta 14

A voir aussi à Athènes: Liquid Antiquity au Musée Benaki : une vidéo installation de Diller Scofidio + Renfro financée par la fondation DESTE avec Matthew Barney, Paul Chan, Urs Fischer, Jeff Koons, Asad Raza et Kaari Upson dans une série de conversations passionnantes sur notre relation à l’antiquité. Liquid Antiquity

 

Michèle Laird, née Haffner, trained as a journalist, became an international arts administrator (visual arts and theatre), successively in Paris, New York and London before moving to Switzerland, where she now covers the art beat and presides several associations.

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