François Junod avec l'androïde Pouchkine

François Junod avec l’androïde Pouchkine


La créativité au service de la précision

Publié le 19 août 2016 par le Journal de la Haute Horlogerie
En français: https://journal.hautehorlogerie.org/fr/francois-junod-le-sorcier-automatier/ (version plus courte)
En anglais: https://journal.hautehorlogerie.org/en/francois-junod-the-automaton-wizard/

La route qui mène à Sainte-Croix est sinueuse. Tapie dans la verdoyance du Balcon du Jura, le village apparait soudain. C’est ici que sont nées au 18ème siècle les premières industries de la mécanique de précision, c’est ici que François Junod réalise des automates qui font rêver le monde entier. En 2010, l’automate androïde Pouchkine qui compose et écrit des poèmes aléatoires, accompagnés de dessins, a scellé sa renommée. A la fois artiste et artisan, il cumule imagination et savoir-faire pour réaliser des projets d’une ingénierie époustouflante.

L’entretien a lieu au sommet de son atelier à trois étages, dans la partie salon aux grands fauteuils en cuir rebondis comme les Cadillacs des années 50. Au mur, un découpage de l’homme au chapeau de Magritte apporte une touche surréaliste à la salle où planent déjà des anges dans la lumière oblique des fenêtres, un des nombreux projets en devenir.

La cinquantaine légère, Junod déborde d’enthousiasme et raconte ses histoires les yeux rieurs et la parole désordonnée, tout le contraire de l’image d’un auteur de chef d’œuvre de la précision. Il sourit lorsqu’il explique que la découverte de l’art, après sa formation de micro-mécanicien, l’a sauvé. « Sinon, je serais resté ouvrier tâcheron. » Il retient des années passées à l’Ecole des beaux-arts de Lausanne (devenue l’ECAL), la découverte de la musique, de la danse, de la peinture et du dessin. « Je me suis mis à dessiner comme un fou. »

Gaucher contrarié, il utilise les deux mains indifféremment. « Mais quand j’ai découvert que ma main droite était plus artiste que ma gauche, et qu’elle savait mieux observer, cela m’a libéré », annonce-t-il mystérieusement. C’est la clé de l’observation qui ferait tourner sa créativité à lui.

Junod, l’automatier

« Je suis parti très vite de l’idée que je devais faire quelque chose que personne n’avait encore fait », dit-il sans entamer l’impression d’une sincère modestie. Après ses études à Lausanne, où les loyers étaient trop chers, et Paris, où son désir de devenir sculpteur ne s’est pas réalisé, le hasard d’un atelier disponible à Sainte-Croix l’a fait revenir au pays. Pendant les 7 premières années, il a travaillé seul. « J’étais beaucoup moins social à cette époque », prévient-il. Puis sont venues les commandes et la notoriété. « En Suisse, ce n’était pas terrible, mais au Japon mon travail cartonnait. »  Les automates s’enchainaient. Pour réaliser la réplique d’un automate Jaquet-Droz de 1774, voulue par ses correspondants de l’Empire du soleil levant, il avait dû s’entourer d’une équipe de collaborateurs. « On prend l’habitude de partager, précise-t-il. Au début, c’étaient plutôt des artistes, mais à présent, ils viennent en priorité du monde de l’horlogerie ». Dans l’immense atelier au deuxième étage, 5 postes de travail correspondent à des spécialisations pointues, y compris pour la restauration de pièces rares.

Atelier François Junod à Sainte-Croix

Atelier François Junod à Sainte-Croix

Les origines d’une fascination

Junod s’avoue fasciné par la cinétique, au point d’avoir reconstitué plan par plan les images du photographe britannique de la fin du 19ème siècle, Eadweard Muybridge, qui, le premier, avait réussi à décortiquer le mouvement, y compris des chevaux. Dans l’atelier du Jura, des sculptures animées d’hommes en marche sont omniprésentes, comme si les figurines de Giacometti s’étaient mises à avancer pour de vrai.

« Les automates ont toujours eu un côté magique, presque sorcier, à commencer par ceux des Egyptiens actionnés par du sable qui faisaient apparaître des divinités ». Il précise qu’à l’époque des premiers automates en Europe au 18ème siècle, dont ceux du Suisse Jaquet-Droz, l’église catholique les voyait d’un très mauvais œil.

Le rêve à Junod, déjà très tôt, était de réaliser un automate qui pouvait non seulement écrire, mais également dessiner. « Il ne faut pas rêver, le gamin » avait prévenu le restaurateur d’automates, Michel Bertrand. Il ne s’était pas laissé découragé. « Il m’a fallu 12 ans, mais j’y suis arrivé ».

« C’est comme la production d’un Stradivarius ; il fallait que j’y arrive. Pour moi, les androïdes qui réussissent à écrire ou dessiner aussi bien que nous sont les plus parfaits au monde. Ils peuvent le faire à notre place ».

Les mains de la précision. François Junod dans son atelier à Sainte-Croix

Les mains de la précision. François Junod dans son atelier à Sainte-Croix

L’âge d’or des automates

Las de voyages après sa longue collaboration avec le Japon, Junod s’etait rapproché de l’industrie l’horlogère, un domaine dans lequel, depuis, il cumule les brevets ; sa machine à signer pour Jaquet-Droz en est un exemple. Ce qui l’intéresse est de faire du nouveau avec de l’ancien et de faire évoluer les techniques. Des collaborations en ont résulté, y compris avec l’EPFL, l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, pour l’exploration de matériaux nouveaux et les calculs d’inertie dans le cas de redimensionnement, ainsi qu’avec le Centre Suisse d’Electronique et de Microtechnique, CSEM- « C’est l’âge d’or des automates, s’enthousiasme-t-il, car les ordinateurs apportent un énorme gain de temps. Ils permettent de concrétiser les idées avec précision et rapidité ». Junod regrette cependant que les imprimantes 3D entrainent l’élimination de multiples métiers. « On passera directement du concept au bijou fini, sans passer par le bijoutier. Ceux qui ne sont pas dans la robotique auront du mal ».

Les paradoxes de Junod

Paroles paradoxales chez celui qui reconnait que le geste du dessin lui est essentiel pour créer. « Je dessine tout le temps, et parfois retrouve une idée 10 ans après dans un tiroir. » Cet imaginaire, prétend-il, ne saurait être captée ou nourrie par l’informatique : « Je ne peux pas dessiner avec une souris ». De plus, l’inspiration est imprévisible : il raconte comment, à la faveur d’une visite à un musée de Bâle, il eut l’idée de réunir une tabatière du 18ème siècle avec une table de magicien pour permettre l’apparition et la disparition de petits oiseaux.

Autre paradoxe, Junod relève que l’intérêt aujourd’hui pour les automates vient surtout du monde de la high-tech : « C’est tellement à l’opposé de ce qu’ils font ». Il raconte comment son Pouchkine est née d’une commande venue de la Silicon Valley et précise que la part d’aléatoire introduite pour permettre la composition par le Pouchkine de 1459 poèmes à partir de 24 mots a justement été proposée par le commanditaire américain. L’automatier de Sainte-Croix avait, du reste, contemplé s’installer outre-Atlantique, mais a finalement décidé de résister aux sirènes de la Californie et de rester en Suisse.

Junod, le sculpteur

En revanche, il se verrait davantage partir dans des œuvres plus contemporaines : « Je rêve de réaliser un projet avec la pianiste Sylvie Courvoisier qui est une amie de longue date. Nous y travaillons depuis longtemps, le projet est prêt. Ce serait le premier automate qui joue une composition de musique contemporaine ». La recherche d’u mécène continue, à bon entendeur, salut.

Une autre voie qui lui tient à cœur serait la création d’une procession d’automates, à l’instar d’un projet majeur réalisé pour la ville de Madrid en 2006. Pendant 24 mois une équipe de 10 personnes travaillait de manière intensive à la réalisation d’un défilé qui comprenait des personnages, des enfants et des chevaux. « J’aimerais faire la même chose, mais avec une esthétique, plus moderne, à moi ».

Il aime l’idée que ses œuvres restent à l’extérieur, visible de tous. Les enfants, dit-il, sont son meilleur public. « La magie opère toujours : ils ont les yeux qui tombent par terre, et d’ajouter : Ils ne demandent pas combien ça coûte. »

S’il était abandonné sur une île et qu’il n’avait que 10 jours pour créer une œuvre, Junod répond sans réfléchir qu’il ferait « une sculpture qui fonctionne avec le vent et l’eau, par exemple, une roue faite de frondes de palmier qui tournent comme des hélices pour pomper l’eau. »

« J’adore les mobiles, j’adorerais travailler avec l’eau. »

Michèle Laird, née Haffner, trained as a journalist, became an international arts administrator (visual arts and theatre), successively in Paris, New York and London before moving to Switzerland, where she now covers the art beat and presides several associations.

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