L’exposition SEE-SAW de Markus Raetz au Musée Jenisch de Vevey balance entre taquinerie et innocent enchantement. A l’intersection du regard et de la perception, l’artiste suisse occupe une place à part entière dans l’art contemporain. Le temps d’un été, il pose ses idées-bagages dans les salles d’un écrin muséal maladroitement rénové.

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ME-WE, 2007, Héliogravure au grain et aquatinte en couleur, 159 × 237 mm

L’art de la transformation

Tel un prestidigitateur, Markus Raetz (1941) transforme les sens en forme, et les formes en sens. Sous nos regards, ses sculptures se métamorphosent dans un va et vient subtil entre un signifiant et tout son contraire. De savants assemblages en fil de fer, en bois ou en verre déjouent et trompent les perspectives selon les angles d’observation, « TOUT » devient « RIEN », « YES » devient « NO », un verre se transforme en bouteille, un homme chapeauté en lapin, trois brindilles dessinent le pubis d’une femme…

Raetz subtilise nos regards en suggérant que le mouvement peut être source de nouvelles interprétations. Il suffit de se déplacer, ou de contempler une œuvre qui tourne sur elle-même, pour accompagner la transformation.

Spectateur/acteur

En jouant ainsi avec notre regard, l’artiste nous introduit à l’intérieur de son œuvre, faisant de nous des acteurs du spectacle. Aucun de ses montages ne peut exister intégralement sans que le visiteur ne s’arrête, contemple, le fouille du regard pour laisser apparaître un deuxième sens.

Il s’agit de moments d’épiphanie : tout d’un coup, le cerveau s’illumine, comme celui d’un enfant qui saisit le sens d’une réponse à la question qu’il a posée. Du reste, toute la production de Markus Raetz est traversée par une innocente fraîcheur qui va complètement à contrecourant de l’art d’aujourd’hui, sauf, peut-être de la délicieuse vidéaste Pipilotti Rist.

Silhouette – Raetz_At the Promontory of Noses, 2001, Héliogravure au grain, 228 × 294 mm

Silhouette – At the Promontory of Noses, 2001, Héliogravure au grain, 228 × 294 mm

L’art de la gravure

Tel un fils spirituel de Magritte, Escher ou Glen Baxter, le Bernois élabore dans ses gravures des idées toutes simples dans un graphisme épuré. Ces images véhiculent pourtant des interrogations métaphysiques invariablement emportées par l’humour. Traverser une exposition Raetz se fait le sourire aux lèvres.

Raetz_Männliche Figur, ihren Schatten betrachtend, (Figure masculine considérant son ombre), 1977, Aquatinte en couleur, 210 × 146 mm

Männliche Figur, ihren Schatten betrachtend, (Figure masculine considérant son ombre), 1977, Aquatinte en couleur, 210 × 146 mm

Fluorescence assassine

Un ambitieux programme d’agrandissement et de rénovation du Musée Jensich a eu lieu de 2009 à 2012, confié, hélas, à un cabinet d’architectes apparemment peu rompu à l’art de l’éclairage muséal. Les salles du rez-de-chaussée, dont les fenêtres ont été colmatées à la demande, semble-t-il, de Raetz, frôlent, en effet, le massacre.

Des tubes fluorescents mélangés à des carrés de diodes sont collés aux plafonds élevés. La lumière blême et blafarde réfrigère, au point de donner l’impression d’entrer dans une chambre froide.  Le paradoxe est cruel : voici un artiste lumineux qui joue avec nos éclairages intérieurs et dont la sensible imagination est tuée par une lumière trop verticale et crue. Il ne reste qu’à fuir vers l’étage supérieur, où la lumière du jour autorise enfin la contemplation.

SEE-SAW

Élaborée par la nouvelle directrice du Jenisch, Julie Enckell Julliard, assistée par Stéphanie Serra, conservatrice adjointe Art contemporain, la vision de l’exposition est pourtant joliment articulée. Pour illustrer l’acheminement d’une idée chez Raetz, ses innombrables cahiers alignés dans les vitrines révèlent les petits croquis qui servent de tremplin à sa pensée.

« Très souvent, c’est comme ça, je dessine des choses qui me passent par la tête et je ne pense pas au résultat final. C’est à ce moment que surgissent les idées et ce n’est que plus tard que la division se fait entre ce qui prendra la forme d’une sculpture ou d’une gravure », explique l’artiste dans son catalogue raisonné.

Projeté sur place, un film réalisé par Iwan Schumacher illustre la genèse des œuvres de ce génial inventeur et honore les nombreux artisans qui contribuent également à leur réalisation. Car tout ici est dans l’expérimentation et la découverte. Les essais se multiplient pour arriver à l’objet parfait, celui qui arrive le mieux du monde à tromper nos perceptions.

Markus Raetz façonne de ses mains la poésie de notre propre regard.

Markus Raetz, Bildnis des Künstlers als Schreibmachinist (Portrait de l’artiste en machiniste à écrire), 1970, Dactylographie, 273 × 203 mm

Markus Raetz, Bildnis des Künstlers als Schreibmachinist (Portrait de l’artiste en machiniste à écrire), 1970, Dactylographie, 273 × 203 mm

Le Musée Jenisch, deuxième musée d’art du canton de Vaud, est le siège du Cabinet cantonal des Estampes et de la Fondation Oskar Kokoschka. Il est le fruit d’un legs en 1897 à la ville de Vevey par Fanny Jenisch (1801-1881), veuve d’un sénateur de Hambourg. Sa programmation alterne entre l’ancien et le contemporain : l’hiver prochain Albrecht Dürer, figure majeure du 16ème siècle et maître graveur sera à l’honneur.

Musée Jenisch

 

Michèle Laird, née Haffner, trained as a journalist, became an international arts administrator (visual arts and theatre), successively in Paris, New York and London before moving to Switzerland, where she now covers the art beat and presides several associations.

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