Robert Wilson, adieu l’ami

Robert Wilson © 2013 Yiorgos Kaplanidis

Le 31 juillet 2025, le rideau est tombé. Robert Wilson (1941 – 2025), inventeur d’un langage scénique aux frontières de tous les arts, a tiré sa dernière révérence. Son œuvre immense, onirique, lumineuse fait de lui un des plus grands artistes de son époque. Retour sur notre amitié en dehors du temps et mon immense dette à son égard.

Lorsque je travaillais à la Galerie Alexandre Iolas à Paris, la directrice Bénédicte Pesle un jour me demanda de m’occuper d’un metteur-en-scène américain dont le spectacle d’une durée de sept heures, Deafman Glance (Le Regard du Sourd), avait été la révélation du Festival de Nancy en 1971.

Aragon, dans une lettre posthume addressée à André Breton, déclarait :

 « Je n’ai jamais rien vu de plus beau en ce monde depuis que j’y suis né, jamais aucun spectacle n’est arrivé à la cheville de celui-ci … l’inexplicable de tout dans le regard du sourd. » Juin, 1971.

First performed on December 15, 1970 at the Center for New Performing Arts, Iowa City, Iowa. Subsequent performances on February 25 and March 5, 1971 at the Brooklyn Academy of Music, Brooklyn, New York, on April 22, 1971 at the Grand Théâtre de Nancy, Nancy, France, on April 27, 1971 at the Premio Roma Festival, Rome, Italy, on June 11, 1971 at the Théâtre de la Musique, Paris, France, and on July 6, 1971 at the Holland Festival, Amsterdam, Netherlands
Deafman Glance de Robert Wilson, 1971.
Ebloui par la scénographie, le grand comédien Roger Blin m’enchanta
avec ce bon mot à la sortie d’un spectacle de Patrice Chéreau l’année suivante :
« Le Regard du sourd n’est pas tombé dans l’oreille d’un aveugle! »

Pendant plusieurs jours, j’accompagnais Bob Wilson à travers Paris dans ses interviews et rendez-vous, servant d’interprète émerveillée par sa capacité à utiliser les mots comme des images.

Je ne savais pas encore qu’il était un visionnaire de la scène dont les des œuvres défiaient l’espace et le temps.

Lors de ce voyage, Michel Guy, le ministre de la Culture, accepta d’apporter son soutien à Einstein on the Beach sur la musique sérielle de Phil Glass. Finalement créé le 25 juillet 1976 au Festival d’Avignon, l’opéra de cinq heures scellait la réputation de Wilson et prolongeait son histoire d’amour avec la France.

Philip Glass and Robert Wilson, 1976, portrait de Robert Mapplethorpe.

Je le revis en septembre 2018, quelques mois après le décès de Bénédicte Pesle, la femme formidable qui nous avait réunis. C’était à l’occasion de l’avant-première d’œuvres inachevées du peintre Balthus présentées pendant dix jours au Musée cantonal des Beaux Arts de Lausanne en préparation à l’inauguration du bâtiment de la gare. Mon article est paru dans Bon pour la Tête : Bob Wilson installe Balthus au sommet de l’éternité.

Nous étions comme deux vieux amis perdus dans nos souvenirs et quelques jours plus tard je recevais une magnifique lettre d’hommage à Bénédicte dans la belle calligraphie si distinctive et asymétrique de Bob.

J’ai compris alors que ne me serais jamais engagée avec autant de passion dans l’art sans ces deux personnages.

A travers Art Services, l’agence qu’elle avait fondée pour produire des artistes américains en Europe, Bénédicte m’a également présenté Merce Cunningham, John Cage, Philip Glass, Laurie Andersen, Lucinda Childs, Trisha Brown, Allen Lloyd, Andy De Groat, artistes avec lesquels nous travaillions.

La galerie Alexandre Iolas, notre havre sur le Boulevard St-Germain, était alors l’épicentre de tout ce qui se faisait de plus vibrant dans l’art contemporain d’alors. Les valeurs sûres de Max Ernst, Man Ray, Matta, René Magritte étaient rejoints par les chouchous de Iolas : Fassianos, Martial Raysse, François-Xavier et Claude Lalanne, Ed Ruscha, Tinguely et Niki de Saint Phalle, qui passaient souvent à la galerie et qui avaient le sens de la fête.

Iolas n’était pas seulement le révélateur d’une sensibilité artistique nouvelle, il était un hôte irrésistible! C’est dans ce monde que le jeune homme de Texas allait faire son apprentissage parisien sous l’aile de Bénédicte.

Dans un ordre circulaire en commençant pas Niki de Saint Phalle en bas à gauche : Tinguely avec Bénédicte Pesle à sa droite, Martial Raysee, Rotraut Klein (veuve d’Yves) à sa gauche, Brooks Jackson, André Mourgues, debout et Alexandre Iolas, assis.
Paris 1965, Vogue @ William Klein by Matial Raysse @ Adagp, Paris (2022).

Quant à Bob, c’est avec lui que je découvrais que l’art pouvait faire appel à plusieurs disciplines simultanément. Il apportait aux arts de la scène son œil de plasticien ; ses spectacles comblaient tous nos sens, au point de rester à jamais suspendus dans la partie sensible de nos mémoires.

L’art m’était devenu aussi indispensable que l’air, une passion que je m’emploierais désormais à partager. Après des années à promouvoir des échanges internationaux dans le théâtre, les arts plastiques et la musique à Paris, New York et Londres, je m’installais en Suisse et revins à mon métier premier de journaliste.

J’avouais à Bob, après notre rencontre à Lausanne, le rôle qu’il avait joué dans mes choix. J’ajoutais que je lui trouvais une heureuse légèreté que le jeune homme intense que j’avais connu des décennies en arrière n’avait pas encore acquis.

Il me répondit :

Thanks, Michèle for your most touching letter.
I treasure it, and our friendship.
With love, always,
Bob
6 septembre 2018

Adieu, l’ami, mais comme tout grand artiste, tu ne nous quitteras jamais…

Pour remonter une carrière hors du commun : Robert Wilson.
Et pour voir un magnifique portrait par James Dazell : https://youtu.be/R-lKH9xHzQU
 


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