
Magali Herrera, Un tema solitario en la musica de las estrelas, 1968, encre de chine blanche et gouache sur papier noir, 65 x 50 cm
La Collection de l’art brut met à l’honneur les visions intérieures d’une Uruguyenne éprise d’art brut sur le tard. Ancienne danseuse et journaliste, Magali Herrera s’est mise à la quarantaine à créer des oeuvres que Jean Dubuffet, le fondateur de la Collection, a découvertes en 1967 et a immédiatement qualifiées d’art brut.
Il est cependant difficile de faire correspondre l’image de cette femme sophistiquée, née dans une famille de notables, joueuse d’échecs à un niveau compétitif, à celle que nous nous faisons de ces êtres à part qui s’expriment, et parfois exclusivement, dans un langage artistique privé, perçu si souvent comme étrange.
Et pourtant…
Sous le doux nom de « Une étincelle de lumière dans ce monde », un paysage mental intime se déploie dans l’attique de la Collection d’Art Brut de Lausanne. Les volutes minutieuses d’une femme qui traduisait sur papier, nuit et jour, la myriade d’images qui l’habitaient, certaines pas plus grandes qu’un bouton de chemise dans une voie lactée, viennent à nous habiter.
Comment, dès lors, être surpris si Magali Herrera, à l’occasion de sa visite à la première exposition d’art brut dans un musée (Musée des arts décoratifs) lorsqu’elle séjourna à Paris en 1967 se sente, enfin, appartenir à une famille.
« Il semble qu’elle ait trouvé dans l’Art Brut une communauté d’« orphelins » dont elle se s’est sentie très proche, comme si elle était en résonance avec eux », précise Sarah Lombardi, la directrice de la Collection de Lausanne.
Quant à l’appartenance d’Herrera à cette catégorie, nous sommes renvoyés au manifeste de 1949 dans lequel Jean Dubuffet définissait l’art brut comme « une opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions ».

Magali Herrera, sans titre, entre 1952 et 1992, encre sur papier 65 x 45.5 cm
Échanges intenses avec Dubuffet
A l’aide d’un dictionnaire, l’hispanophone se lance dans une intense correspondance avec Jean Dubuffet qui durera sept ans et qui figure au cœur de l’exposition. Ils ne se sont pourtant jamais rencontrés. Les lettres de Herrera qui mêlent écriture et dessin enchantent celui qui, à côté de ses recherches d’œuvres plastiques, envisage « des recueils de littérature brute ».
« Je vous assure que je n’appartiens à aucune école iniciatique, mais chez moi quatre parapsicologues ont étudié mon phénomène pictorique et ils ont arrivé à la conclusion que je suis un vrai cas de Parapsicologie ».
Première lette de Magali Herrera à Jean Dubuffet, 1 juillet 1967
« Ce qui m’émerveille vraiment, c’est que vous sachiez « voir » et « entendre » une agonie ou un cri de solitude angoissée dans la tragique forêt humaine, si cruel, si indifférent pour ceux qui ont perdu plus d’une fois de goût de la Vie ».
Magali Herrera à Jean Dubuffet, 3 juin 1968
Jean Dubuffet lui répond peu de temps après :
« Vous ressentez désir d’être, écrivez-vous, une étincelle de lumière dans le monde, et voilà justement ce que vous êtes. Vous écrivez des lettres merveilleuses… Vous êtes plus qu’une étincelle de lumière car vous êtes une grande flamme dansante et brûlante ».
Jean Dubuffet à Magali Herrera, 20 juin 1968

Magali Herrera, sans titre, 1991, gouache sur papier noir, 65 x 50 cm
Œuvres léguées à la Collection
Les fonds de la Collection contiennent 70’000 œuvres par 400 créateurs et créatrices, parmi lesquels les tableaux de Magali Herrera (1914-92) compris dans l’exposition, une bonne partie en provenance d’un legs de sa famille après son décès par suicide.
Les 104 œuvres présentées sont bien celles d’un être illuminé, comme si un état de transe dictait à Herrera des dessins réalisés sans plan de départ. L’ensemble, d’une délicatesse extrême, reste profondément féminin, dans cette ambiguïté exquise entre la souffrance et l’accomplissement.
« Tenez pour la vôtre notre maison de l’Art Brut. »
Lettre de Jean Dubuffet à Magali Herrera, 20 juin 1968
Une forêt de pixels
L’enjeu pour la commissaire d’exposition, Pascale Jeanneret, à l’origine du projet, consistait à donner vie à des œuvres si intérieures, si retirées du monde – comme c’est souvent le cas dans l’art brut. Chaque œuvre de Herrera est une forêt de pixels créé à la main.
« Elle nous révèle l’invisible, l’insondable. Au fil de son œuvre, elle invite chacune et chacun à la suivre dans son fascinant labyrinthe intérieur »

Magali Herrera lors d’une de ses expositions, après 1972, lieu inconnu, archives de la Collection de l’Art Brut
Magalí Herrera, une étincelle de lumière dans ce monde à La Collection de l’Art Brut, Lausanne.
Exposition jusqu’au 1 septembre 2024.
Pour en savoir plus:
Table ronde autour de l’exposition “Magalí Herrera, une étincelle de lumière dans ce monde” – dimanche 23 juin 2024, 15:00
« Vous êtes l’Ardeur ! », la rencontre épistolaire entre Magalí Herrera et Jean Dubuffet
Table ronde avec:
– Céline Delavaux, écrivaine, essayiste, cofondatrice du CrAB (Collectif de réflexion autour de l’Art Brut).
– Pascale Jeanneret, conservatrice à la Collection de l’Art Brut et commissaire de l’exposition
– Michel Thévoz, directeur de la Collection de l’Art Brut entre 1976 et 2001
– réservation en ligne, Dans les limites des places disponibles.
Visite commentée gratuite de l’exposition “Magalí Herrera, une étincelle de lumière dans ce monde” – samedi 31 août 2024, 14:30
Visite de Pascale Jeanneret, commissaire d’exposition
Visite guidée gratuite, entrée du musée payante
Inscriptions via la billetterie online
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